
De l’EMT à la technologie : quand l’informatique entre dans la classe
Après plusieurs années consacrées à l’éducation manuelle et technique, une nouvelle étape se dessine dans mon parcours d’enseignant. L’EMT va progressivement laisser place à la technologie.
Pour beaucoup, il ne s’agit alors que d’une évolution de la discipline. Pour un enseignant attaché depuis longtemps à la pratique et à l’expérimentation, le changement est beaucoup plus profond.
Il faut retourner en formation. Et cette fois, une nouvelle dimension va prendre une place considérable : l’informatique.
Une année pour changer de métier
En 1985 commence un stage long d’une année en technologie à l’École normale de Vesoul.
La formation est particulièrement riche : informatique, mécanique, électronique, gestion…
Certains domaines me sont déjà familiers, notamment la mécanique et le travail pratique. L’informatique, en revanche, constitue un territoire largement nouveau.
Les premiers ordinateurs utilisés dans l’Éducation nationale font leur apparition. Et surtout, vient la découverte de la programmation.
Une découverte qui va rapidement faire écho à une démarche pédagogique déjà ancienne.
Le tâtonnement expérimental
Quelques années auparavant, la pédagogie Freinet avait permis de découvrir le principe du tâtonnement expérimental.
La démarche est simple dans son principe, mais particulièrement féconde : essayer, observer, comprendre, modifier et recommencer.
L’erreur n’est plus seulement une faute à sanctionner. Elle devient une information qui permet de progresser.
L’apprentissage passe ainsi par l’expérience, la recherche et la confrontation au réel.
Avec l’informatique, cette démarche retrouve un nouveau terrain d’expression. Quelques lignes de programme sont écrites, puis exécutées. Le résultat correspond aux attentes… ou pas.
Il faut alors rechercher l’erreur, modifier le programme, le tester à nouveau et observer ce qui se produit.
L’ordinateur devient, à sa manière, un nouvel atelier de tâtonnement expérimental.
La continuité avec l’EMT apparaît alors clairement.
Un planeur en balsa ne vole pas nécessairement comme prévu, un moteur de mobylette ne fonctionne pas toujours après un premier réglage, un programme ne donne pas toujours le résultat attendu.
Dans les trois cas, la même démarche s’impose : observer, rechercher, corriger et recommencer.
Le matériau a changé. Le tâtonnement expérimental, lui, demeure.
1987 : professeur de technologie
En 1987, la qualification pour enseigner la technologie est obtenue.
Direction le collège Pompidou de Pouilley-les-Vignes, où l’enseignement de la technologie se poursuivra pendant près de dix ans.
Mais l’informatique va rapidement prendre une place qui dépasse largement celle d’un outil pédagogique parmi d’autres.
La fonction de personne-ressource informatique de l’établissement vient compléter celle de professeur de technologie.
La salle informatique devient un nouvel espace d’expérimentation, une nouvelle forme d’atelier.
Des ordinateurs dans les classes
Nous sommes encore très loin de l’univers numérique actuel.
- Pas de smartphones ;
- Pas de tablettes ;
- Pas d’Internet accessible en quelques secondes.
Les ordinateurs sont rares, leur puissance limitée et leur utilisation demande souvent patience et persévérance. Mais ils ouvrent un monde nouveau.
La programmation permet de faire découvrir aux élèves une relation différente à la machine. L’ordinateur n’est pas seulement un outil qui affiche des informations.
C’est une machine que l’on peut programmer.
L’élève peut donc devenir acteur de ce qui se passe à l’écran. Il écrit des instructions, les exécute, constate le résultat et cherche à comprendre pourquoi celui-ci ne correspond pas toujours à ce qui était attendu.
Une nouvelle forme de tâtonnement expérimental apparaît.
Quand l’ordinateur sort de la salle de technologie
Peu à peu, l’activité informatique dépasse le cadre de mes cours. J’accompagne et forme des collègues, des personnels administratifs et des enseignants découvrent à leur tour les possibilités de ces nouveaux outils.
Le journal informatisé du collège est créé, un logiciel permet de gérer les notes d’environ 600 élèves, la gestion des cross-country du collège est également informatisée.
L’informatique n’est donc plus seulement une nouvelle composante de l’enseignement.
Elle devient progressivement un outil de fonctionnement de l’établissement.
Et avec cette évolution apparaît une nouvelle fonction dans mon quotidien : celle de formateur.
De professeur à formateur
À partir de 1993, une nouvelle étape est franchie avec une activité de formateur académique en informatique à mi-temps, associée à la responsabilité des personnes-ressources de l’académie.
La transmission change alors de dimension.
Après avoir appris à utiliser l’informatique avec les élèves, il s’agit désormais d’accompagner d’autres enseignants dans la découverte de ces nouveaux outils. Le parcours semble changer de direction. Pourtant, la question fondamentale reste la même : comment faire apprendre ?
De l’École normale à la pédagogie Freinet, de la classe de transition à l’EMT, puis de l’EMT à la technologie et à l’informatique, une même préoccupation demeure : permettre à l’apprenant d’être réellement acteur de ses apprentissages.
Une révolution qui ne dit pas encore son nom
À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’expression « révolution numérique » n’appartient pas encore au vocabulaire courant. Il s’agit simplement de découvrir de nouveaux outils, d’expérimenter, de tâtonner, de chercher ce qu’ils peuvent réellement apporter à l’enseignement.
Le recul manque encore pour mesurer les transformations qui s’annoncent. Pourtant, une nouvelle période professionnelle est déjà en train de se dessiner.
L’informatique va progressivement me conduire vers la formation des enseignants, puis vers la formation à distance, les dispositifs en ligne, l’ingénierie pédagogique et, plus tard, l’enseignement supérieur.
À ce moment-là, impossible évidemment de prévoir la suite.
Il s’agit simplement d’un professeur de technologie qui découvre, avec ses élèves, qu’un ordinateur peut devenir un formidable outil pour chercher, programmer, expérimenter et apprendre.
Et une nouvelle aventure commence : celle de la pédagogie numérique.
Jacques Cartier
Enseignant honoraire à l’université de Franche- Comté
Blog : https://espace-formation.blog