
Former les formateurs : une nouvelle professionnalité
Au fil de mon parcours, une question revient avec insistance : comment accompagner ceux dont le métier consiste précisément à accompagner les autres dans leurs apprentissages ?
La question se pose avec une acuité particulière lorsque le numérique s’installe dans les pratiques de formation.
Après l’enseignement de la technologie au collège, l’assistance informatique, le développement de FODAD et la conception de dispositifs de formation à distance, une autre dimension de mon activité prend progressivement de l’importance : former les formateurs eux-mêmes.
Car si les technologies ouvrent de nouvelles possibilités, elles ne transforment pas spontanément les pratiques pédagogiques. Utiliser une plateforme, déposer des ressources ou animer une visioconférence ne suffit pas à construire une formation de qualité.
Le formateur doit apprendre à exercer son métier autrement.
Du présentiel au distanciel : un passage moins évident qu’il n’y paraît
Imaginons un formateur expérimenté. Depuis des années, il intervient dans une salle, face à un groupe. Il connaît son sujet, maîtrise ses contenus et sait répondre aux questions des participants.
Un jour, son organisme lui demande d’introduire de la distance dans sa formation.
Que faire ?
La première idée vient assez naturellement : déposer quelques documents PDF sur une plateforme, afin que les participants puissent en prendre connaissance avant de se retrouver en présentiel.
L’opération semble simple. Pourtant, les premières difficultés ne tardent pas à apparaître. Certains apprenants ne comprennent pas les documents. Il faut répondre aux courriels, expliquer, reformuler, parfois reprendre directement les notions par téléphone.
Le formateur découvre alors une réalité nouvelle : la distance fait naître des besoins d’accompagnement qu’il n’avait pas nécessairement anticipés.
Cette situation, que j’ai décrite dans mon ouvrage Itinéraire numérique d’un formateur d’adultes ou Le Voyage d’un saltimbanque funambule, illustre bien les interrogations auxquelles sont confrontés de nombreux professionnels.
La bonne volonté ne suffit pas toujours. Le bon sens non plus.
Il faut réfléchir à ce qui sera proposé à distance, à ce qui restera en présentiel, aux activités confiées aux apprenants, aux échanges nécessaires et au suivi de leur progression.
La question n’est donc pas simplement technique. Elle touche au cœur du métier.
Concevoir autrement la formation
Très vite, une distinction s’impose : utiliser un outil numérique et concevoir une formation qui l’intègre sont deux activités différentes.
Une plateforme permet de mettre des ressources à disposition. Mais que doit-on demander aux apprenants d’en faire ? Comment les inviter à produire, à réfléchir, à échanger ou à résoudre un problème ? Comment vérifier qu’ils ont compris ? Quelle place réserver aux rencontres synchrones, notamment en visioconférence ?
Autant de questions qui réclament une véritable réflexion pédagogique.
J’ai progressivement compris, au fil de mes expériences, qu’il fallait prendre le temps d’analyser le projet avant de se précipiter sur les outils. Le modèle ADDIE – analyse, conception, développement, mise en œuvre et évaluation – m’a notamment aidé à mieux structurer cette démarche.
Il ne s’agit pas d’appliquer mécaniquement une méthode. Il s’agit de ne pas brûler les étapes.
Les ressources doivent répondre à un objectif. Les activités doivent permettre à l’apprenant de travailler réellement. Les temps d’accompagnement doivent être pensés dès la conception du parcours.
Il faut aussi apprendre à produire des ressources accessibles, à choisir les outils appropriés, à respecter le droit d’auteur et à animer des classes virtuelles dans lesquelles les participants ne restent pas de simples spectateurs.
Le numérique ne dispense pas de concevoir la formation. Il rend cette conception plus exigeante.
Une nouvelle professionnalité
En mai 2017, dans un billet intitulé « Le formateur au centre du dispositif », je m’interrogeais sur la responsabilité des organismes de formation dans l’évolution de leurs pratiques.
Les demandes de formations hybrides ou à distance se multipliaient. Il était de plus en plus souvent demandé aux formateurs de produire des ressources numériques, d’utiliser des plateformes et d’accompagner des apprenants éloignés géographiquement.
Mais quelle préparation leur était proposée ?
On semblait parfois considérer que les formateurs sauraient naturellement s’adapter, puisque former constituait déjà leur métier.
Or, passer du présentiel au distanciel ne consiste pas à reproduire ailleurs ce que l’on faisait auparavant.
Le formateur devient également concepteur de ressources, organisateur d’activités, animateur d’une communauté d’apprentissage et tuteur. Il doit apprendre à communiquer autrement, à suivre les progrès sans présence physique permanente et à repérer les difficultés qui ne s’expriment pas toujours spontanément.
C’est bien une nouvelle professionnalité qui se construit.
Elle ne se réduit pas à la dextérité numérique. Elle associe des compétences techniques, pédagogiques, relationnelles et organisationnelles.
Laisser les formateurs découvrir seuls ces exigences n’est pas leur rendre service. Les organismes doivent organiser leur accompagnement, leur donner le temps d’expérimenter et reconnaître les compétences nouvelles qu’ils développent.
Former en grand nombre : un défi supplémentaire
La question se complique encore lorsqu’il ne s’agit plus d’accompagner quelques personnes, mais de former des dizaines ou des centaines de formateurs.
Les stages présentiels ont leurs limites. Ils supposent des déplacements, des regroupements, des disponibilités communes et des budgets parfois importants. Une journée de formation permet rarement d’aborder tous les aspects de la conception, de l’animation et du tutorat à distance.
J’ai ainsi réfléchi à des dispositifs hybrides plus souples, associant des ressources accessibles en permanence, des activités à réaliser, des temps de rencontre et un accompagnement adapté aux besoins.
L’objectif n’est pas de remplacer systématiquement le présentiel par le distanciel. Il est de donner à chacun la possibilité de progresser, de mettre en pratique ses acquis et de revenir sur les difficultés rencontrées.
Une communauté d’apprentissage peut également devenir un appui précieux : les formateurs y confrontent leurs expériences, partagent leurs productions et découvrent des solutions auxquelles ils n’auraient pas pensé seuls.
Cette réflexion pose néanmoins une question essentielle : comment préserver la qualité de l’accompagnement lorsque le nombre de participants augmente ?
La mutualisation des ressources est utile. La mutualisation de l’accompagnement demande une organisation beaucoup plus réfléchie.
Le tutorat : découvrir le travail invisible
C’est en accompagnant des formations presque entièrement à distance que cette question a pris pour moi une dimension particulièrement concrète.
Entre décembre 2016 et juin 2017, j’anime une formation nationale destinée à des formateurs et à des enseignants préparant le C2i2e.
La formation se déroule presque entièrement à distance. Le rôle du tuteur devient donc déterminant.
Il ne suffit pas de répondre aux sollicitations. Encore faut-il maintenir le lien, accompagner les travaux, encourager les progrès et aider les participants à poursuivre leur parcours au fil des semaines.
J’entreprends alors de tenir un journal de mes interventions. Je comptabilise le temps consacré aux différentes tâches et j’en note les caractéristiques, dans l’intention d’en tirer une analyse.
Cette démarche change le regard porté sur le tutorat.
Derrière une formation en ligne se succèdent des interventions souvent peu visibles : réponses individuelles, commentaires sur les productions, animation des forums, préparation des classes virtuelles, synthèses et relances.
Une réponse peut ne demander que quelques minutes. Mais, multipliée par le nombre de participants et les échanges successifs, elle représente une charge de travail significative.
L’accompagnement ne se mesure donc pas simplement au nombre de connexions ou de documents déposés sur une plateforme.
Il faut tenir compte du temps nécessaire pour lire, comprendre, répondre, reformuler et aider l’apprenant à franchir une difficulté.
Ce travail m’amène à m’intéresser aux réflexions de Jacques Rodet sur l’ingénierie tutorale, qui invitent à définir, concevoir, organiser et évaluer les services d’accompagnement des apprenants à distance.
Une conviction se renforce : le tutorat ne s’improvise pas davantage que l’enseignement.
Réagir, mais aussi anticiper
L’expérience permet aussi de distinguer plusieurs manières d’accompagner.
Le tuteur réactif répond lorsqu’une question lui est adressée ou lorsqu’une difficulté lui est signalée. Cette fonction est indispensable.
Mais une autre posture peut s’avérer nécessaire : celle du tuteur proactif, qui prend l’initiative d’un contact lorsqu’un apprenant semble s’éloigner du parcours.
Encore faut-il agir avec discernement.
Une absence peut révéler une difficulté dans la formation, mais aussi une contrainte professionnelle ou familiale. Il ne s’agit ni de surveiller ni de culpabiliser. Le rôle du tuteur consiste plutôt à manifester sa présence, à comprendre la situation et à aider la personne à retrouver une dynamique de travail.
Cette dimension relationnelle est essentielle.
À distance, l’apprenant doit pouvoir travailler de manière autonome sans avoir le sentiment d’être abandonné. Il doit savoir qu’une personne peut l’aider, l’encourager et l’orienter lorsque cela devient nécessaire.
Le tutorat est donc bien davantage qu’une assistance technique. Il contribue à maintenir les conditions de l’apprentissage.
Le formateur au centre du dispositif
On répète volontiers que l’apprenant doit être au centre du dispositif de formation. Cette formule conserve toute sa pertinence.
Mais pour que l’apprenant puisse réellement occuper cette place, le formateur doit disposer des moyens nécessaires pour remplir son rôle.
Il faut lui permettre de se former, de concevoir ses activités, de choisir ses ressources, de maîtriser les outils et d’organiser son accompagnement. Il faut également que le temps consacré au tutorat soit reconnu et intégré à l’organisation de la formation.
Sinon, une contradiction apparaît : on demande au formateur d’assurer une présence régulière auprès des apprenants, tout en considérant cette présence comme une activité secondaire.
L’apprenant est placé au centre du discours, mais le travail de celui qui l’accompagne reste trop souvent dans l’ombre.
Pourtant, un dispositif de qualité repose sur une articulation étroite entre les ressources, les activités, les outils et les personnes qui donnent vie à l’ensemble.
Le formateur n’est ni un simple exécutant ni une petite main chargée d’alimenter une plateforme.
Il est un acteur essentiel de la conception, de l’animation et de la réussite du dispositif.
Apprendre à former, une démarche toujours recommencée
Depuis mes premières expériences en atelier, une même préoccupation traverse mon parcours : comprendre comment les personnes apprennent et quelles conditions leur permettent de progresser.
Avec l’éducation manuelle et technique, l’élève fabriquait, expérimentait et corrigeait ses erreurs.
Avec la programmation, l’erreur devenait une information pour avancer.
Avec la FOAD, le stagiaire apprenait à distance grâce à des activités conçues pour lui et à l’accompagnement d’un tuteur.
Aujourd’hui, cette logique s’applique aussi aux formateurs eux-mêmes. Ils doivent essayer, analyser leurs pratiques, recevoir des retours et ajuster leurs méthodes.
La formation des formateurs ne peut donc se limiter à la transmission de procédures ou à la présentation de nouveaux outils.
Elle suppose de construire des situations dans lesquelles ils peuvent expérimenter de nouvelles pratiques, confronter leurs choix et comprendre ce qui favorise réellement les apprentissages.
Une nouvelle fois, le tâtonnement expérimental trouve sa place. Non plus seulement dans l’atelier de l’élève ou dans le travail de l’apprenant, mais dans l’activité même du formateur qui apprend à exercer son métier autrement.
Le numérique transforme les outils, les espaces et les modalités de la formation. Il transforme aussi le métier de celui qui forme.
Cette transformation demande du temps, de la réflexion, de l’expérimentation et un accompagnement adapté.
Former à distance, ce n’est pas simplement enseigner ailleurs. C’est apprendre à construire autrement la relation pédagogique.
Et pour former autrement, encore faut-il donner aux formateurs les moyens d’apprendre à le faire.
Jacques Cartier, Enseignant honoraire à l’Université de Franche-Comté
Université Marie & Louis Pasteur
Blog : https://espace-formation.blog











